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François Mauriac

VERDELAIS fait partie de ma vie personnelle ; il est le décor permanent de mon enfance et de mon adolescence au point que je m'étonne naïvement qu'il ait pu devenir l'objet d'un livre destiné au vaste public qui s'intéresse à l'histoire religieuse de la vieille France et à ses pèlerinages. Quelle gratitude je dois au très érudit R. P. de Rouvray pour l'honneur qu'il rend à ce lieu sacré de la Gironde qui lui est aussi cher qu'à moi-même.
Nous avons tous notre « colline inspirée ». Et si Verdelais est construit dans un bas-fond, des collines l'entourent dont l'une est un calvaire et les trois croix s'y élèvent presque à un « jet de pierre » de ma maison.

Malagar

Malagar qui, par le raccourci que je prends d'habitude, n'est guère à plus d'un kilomètre de Verdelais, (c'est à travers les vignes, un chemin qui rejoint le calvaire et qui longe le cimetière où repose Toulouse-Lautrec), Malagar, appartint, avant la Révolution, aux Célestins qui desservaient le sanctuaire. Il existe encore, dans la porte d'une des chambres, la trace d'un guichet qui rappelle que ce fut une cellule. Je ne sais si, de leur temps, la Vierge de Verdelais, dont le Père de Rouvray nous raconte l'histoire, possédait déjà une garde-robe et un vestiaire, selon l'usage des Vierges espagnoles. Ses atours qui changent de couleur au gré de la liturgie éblouissaient mon enfance. Il y aurait beaucoup à dire touchant ce culte de la Vierge, centré sur une statue, enfouie et retrouvée miraculeusement grâce à une mule, sur cette permission accordée par l'Église d'imaginer, de broder des histoires édifiantes : c'est une coque de légendes et de contes à dormir debout mais qui contiennent un germe vivant : la dévotion à la Mère de toutes grâces.

Qu'est-ce au fond qu'un pèlerinage comme Verdelais ? Un des moyens que l'Église propose aux fidèles pour s'évader, durant quelques heures de leur vie quotidienne, pour se purifier, prier, communier et repartir de nouveaux frais...
Tout le monde ne peut pas aller à Lourdes. La Vierge se met ici à la portée des gens de la Gironde et du Lot-et-Garonne, et même d'au-delà, qui veulent pouvoir rentrer le soir même à la maison. Nous n'avons plus cette conception héroïque du pèlerinage qui jetait sur les grands chemins d'autrefois tant de pèlerins, dont beaucoup moururent avant d'avoir atteint Saint Jacques de Compostelle.
Pour moi Verdelais échappe à l'Histoire, et de même, je serais bien incapable de porter sur le sanctuaire un jugement esthétique. Dans ce chœur Louis XIII, je verrai jusqu'à la mort, mon frère l'abbé étendre ses bras en croix devant l'autel où mon père enfant servait la messe. Cette table de communion se souvient de nos petites figures tendues vers l'hostie ; et que de fois ma mère s'y sera agenouillée au long de sa vie tourmentée !
Dans la chapelle, à gauche de l'entrée, une exquise petite fille en cire repose sa tête sur un coussin ; elle a une cicatrice rouge à son cou délicat et sa robe est d'une étoffe précieuse... C'est Ste Exupérance dont on ne sait rien sinon qu'elle était une enfant et qu'elle est morte martyre. Et c'est (pour moi) la merveille de Verdelais.
Mais le livre du R. P. de Rouvray est écrit pour rappeler à l'écrivain enclin à tout considérer en fonction de son drame personnel, que Verdelais appartient aussi à l'érudition, qu'il a une histoire très passionnante qui se confond avec celle de la France, qu'elle est comme un fil très précieux qui court dans la trame de la durée, qu'elle reflète les forêts anéanties à travers lesquelles chevauchaient Éléonore d'Aquitaine et que mon œuvre la traverse aussi rapide qu'un martin-pêcheur, aussi frêle, aussi éphémère et vite oubliée que ses libellules aux ailes fauves ou bleues sur le ruisseau des grandes vacances, entre les aulnes d'autrefois...
 
FRANÇOIS MAURIAC de l'Académie Française.


Préface à l'« Histoire du pèlerinage de Notre-Dame de Verdelais » du Révérend Père de Rouvray
Publié avec l'aimable autorisation des Éditions Grasset.